Sébastien THIERY, stagiaire analyste ANMO à l’Observatoire Géostratégique de Genève

Le conflit a déjà fait environ 200 000 morts et provoqué le déplacement de près de 13 millions de personnes, y compris environ 4 millions de réfugiés en 2025.
Après 500 jours de siège, EL-Fasher, la capitale de l’État septentrional du Darfour au Soudan, est tombée aux mains des Forces de Soutien Rapide (FRS), le 26 octobre dernier. Les images satellites analysées par des chercheurs de l’université de Yale, les jours suivants, alertent sur l’ampleur des violences à l’égard des civils lors de la prise de cette ville.
L’intensité et la longévité de ce conflit se sont nourris de la diversité des ressources – économiques, matérielles et humaines – fournies depuis l’extérieur aux deux forces principales en présence, les FSR et les Forces Armées Soudanaises (FAS). Le Soudan, par sa situation géographique, son histoire et ses ressources naturelles, est l’objet des convoitises de plusieurs acteurs majeurs de la région qui jouent de leur influence.
En quoi le rôle des Émirats Arabes Unis (EAU) est-il déterminant sur le terrain, et surtout dans quelle mesure ce conflit revêt-il d’un intérêt stratégique pour la monarchie ?
Contexte historique et relation militaro-économique
En 2019, Omar El-Bechir, au pouvoir depuis son coup d’État de 1989 est à son tour renversé. A sa suite, un Conseil de souveraineté civilo-militaire dirigé par Abdel Fattah Al-Burhan, déjà à la tête des FAS se met en place. Il est secondé par Mohammed Hamdan Daglo (Hemetti), le chef des milices arabes Janjawid à l’origine des FSR. Deux ans plus tard, la composante civile du conseil est évincée, mettant un terme à la tentative de transition démocratique. Les deux chefs militaires à la tête de plus de 100 000 combattants chacun, se disputent depuis le pouvoir. En 2023, le conflit s’est mué en guerre civile et s’est étendu à l’ensemble du pays.
Les puissances régionales ont pris fait et cause pour un des camps et leur soutien n’a fait qu’aggraver le conflit.
Les puissances régionales ont pris fait et cause pour un des camps et leur soutien n’a fait qu’aggraver le conflit. Les EAU sont liés depuis 2015 aux éléments des Forces de Soutien Rapide. Les milices Janjawid alors sous le contrôle d’Omar El-Bechir ont en effet combattu au Yémen sous commandement émirati. Depuis 2023 et le début de la guerre civile, les Emirats fournissent les FSR en matériel militaire contre l’accès aux matières premières du pays. En échange de l’or des mines soudanaises, les EAU ont créé un réseau logistique complexe afin d’acheminer du matériel de guerre via l’Est tchadien et le Sud-Soudan. Les EAU soutenant également l’opposition libyenne du Maréchal Haftar ont également eu un accès privilégié à la région désertique du Sud-Est libyen. Plusieurs avions cargo émiratis ont d’ailleurs été abattus à proximité de l’aéroport de Nyala, siège des FSR et capitale du Darfour du Sud. L’Emirat envoie aussi des hommes au Soudan : des mercenaires colombiens transitent par l’aéroport de Bosaso sur les côtes somaliennes au Sud du Golfe d’Aden pour combattre auprès des hommes d’Hemetti.
Malgré le risque diplomatique et réputationnel, ce soutien militaire actif fait partie d’une stratégie régionale dictée par Mohammed Bin Zayed, émir d’Abu Dhabi et président des EAU.
Intérêts vitaux et sphère d’influence
Le Soudan possède de nombreuses richesses échappant pour leur grande majorité aux populations locales. L’État d’Al Jazirah, au Sud de Khartoum, concentre la majorité des terres arables du pays. Il doit cette spécificité à sa situation en amont de la confluence des Nil Blanc et Bleu. Actuellement, une superficie d’environ 200 000 hectares sont exploités par les EAU, et sécurisés par les FSR. Le climat désertique de la péninsule arabique impose aux Emirats d’importer 90% de ses denrées alimentaires. Depuis la crise de 2008, les pays du Golfe administrent de grandes superficies de terres cultivables dans le monde entier afin de sécuriser leur approvisionnement alimentaire.
Le point clé de la présence émiratie dans cette région de l’Afrique et de son soutien à Hemetti est la volonté de positionner une force militaire contre-révolutionnaire au pouvoir au Soudan.
Comme expliqué précédemment, le Soudan est riche en gisement d’or. En 2024, l’entreprise publique soudanaise des ressources minérales affichait une production de 64 tonnes d’or. Mohammed Taher, directeur de la SMRC, estime cependant qu’une part importante de cette production aurifère alimente le marché de contrebande. Des circuits clandestins prennent forme aux frontières du pays avec le Sud Soudan, le Tchad et l’Égypte pour alimenter Dubaï, l’une des principales plaques tournantes du commerce de ce métal précieux. Des sources de l’industrie minière soudanaise indiquent, quant à elles, que le produit des mines contrôlées par les belligérants dans leurs zones d’influence respectives profite d’abord à leur effort de guerre.
Notons également qu’un projet émirati de port en eau profonde sur les rives de la mer Rouge, nœud essentiel du commerce international, à Abu Amama, pour un montant de 6 milliards de dollars a été abandonné par le gouvernement soudanais pour raisons diplomatiques.
Le point clé de la présence émiratie dans cette région de l’Afrique et de son soutien à Hemetti est la volonté de positionner une force militaire contre-révolutionnaire au pouvoir au Soudan. Les révolutions du printemps arabe en 2011 sont considérées au palais comme une menace existentielle. Après les renversements de régimes successifs, les EAU sont intervenues financièrement en Égypte afin d’assurer la prise de pouvoir du Maréchal Abdel Fattah al-Sissi et contrer la révolution en Egypte. Au Soudan, Abdel Fattah Al-Burhan et les FAS sont toujours liés à d’anciens hauts responsables islamistes de l’ancien régime d’Omar El-Bechir. En effet, selon plusieurs sources, la Confrérie des Frères musulmans a des relais et une influence au sein de la hiérarchie militaire des forces soudanaises. Ce qui constitue une véritable menace aux yeux des EAU.
Enfin, la récente reconnaissance du Somaliland par l’État d’Israël illustre son partenariat stratégique avec les EAU. L’Emirat est déjà positionné dans cette partie de la corne de l’Afrique avec des infrastructures portuaires ainsi qu’une base militaire ouverte sur le Golfe d’Aden à Berbera. Il y occupe une position géographique plus favorable face aux Houthis. Cette reconnaissance s’est faite à l’encontre de la position officielle des gouvernements somalien et soudanais, mais aussi de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie, tous défavorables à la sécession du gouvernement de Hargeisa. Cet exemple illustre la complexité des jeux d’alliances dans cette région, entrecroisant intérêts sécuritaires, économiques et idéologiques.
L’analyse de la situation sur le terrain ainsi que les réactions de la communauté internationale, laissent difficilement présager une trêve ou la fin des hostilités.
Perspectives d’enlisement
Sur le terrain, chaque camp a récemment obtenu des victoires notables – la prise d’El Fasher pour le FSR et la reprise de Khartoum par les FAS – la zone de conflit n’étant pas un front uniforme. Leur objectif à court et moyen terme est de consolider ces nouvelles positions : l’ensemble de la région du Darfour pour les FSR et les régions Est jusqu’aux rives de la mer Rouge pour les FAS. En janvier 2026, le conflit s’est ainsi déplacé et s’intensifie dans la région du Kordofan, au centre du pays.
La domination des FAS tenant à leur supériorité en moyens aériens est aujourd’hui remise en cause par la montée en puissance des capacités anti-aériennes des FSR et leur acquisition de drones permettant des frappes en profondeur. Cette nouvelle donne tend donc à rééquilibrer les forces en présence.
Enfin, les tentatives de négociations pour un accord de paix ne sont pas jugées sérieuses par les belligérants, notamment par les forces d’Adbel Fattah Al-Burhan. En effet, aux côtés du Caire, de Riyad, et de Washington au sein du Quad responsable des pourparlers, Abu Dahbi se retrouve juge et partie au conflit. Notons que l’Égypte et l’Arabie Saoudite sont dans le même cas. De plus, les mesures restrictives mises en place pour limiter le conflit se montrent inefficaces ; l’embargo en vigueur n’est pas respecté par les puissances régionales impliquées. Les liens diplomatiques, économiques et militaires forts entre les pays du Golf et les pays occidentaux réduisent à néant leur capacités de réaction.
Le conflit interne opposant les forces d’Al-Burhan et d’Hemetti pour le contrôle du pays et de ses ressources n’est que la face visible d’une lutte d’influence de puissances régionales jouant à la fois les médiateurs humanitaires tout en étant les sponsors militaires lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts stratégiques. Qualifié de plus grande crise humanitaire du monde par les Nations Unies, ce conflit a fait environ 200 000 morts et le déplacement de près de 13 millions de personnes (estimation ONU 2025). Plus largement, c’est la stabilité de toute la région qui est menacée ; 4 Millions de Soudanais ont déjà traversé la frontière, fragilisant un peu plus les États voisins.
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