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Catherine Bros, Université de Tours et Daniel Mirza, Université de Tours
La présence d’Ursula von der Leyen en Inde est l’occasion de concrétiser un projet d’accord commercial lancé en 2007 entre l’Union européenne et le pays le plus peuplé du monde. Loin de constituer une réaction aux tarifs douaniers de Donald Trump, ce partenariat repose sur un objectif de long terme: tracer une voie autonome ensemble. Pour comprendre cet accord, retour sur les relations commerciales entre le Vieux Continent et New Delhi.
La visite d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, en Inde vient clôturer une série de déplacements en 2025 de dirigeants européens dans ce pays devenu un partenaire convoité à la suite des inquiétudes issues de la prééminence chinoise dans le commerce mondial. À cette occasion est annoncée la conclusion d’un accord de libre-échange négocié depuis 2007 entre l’Union européenne (UE) et l’Inde.
Nous serions tentés, dans le tumulte actuel, de penser que cet accord est le fruit d’une réaction à la politique tarifaire hargneuse des États-Unis, qui ferait de l’Europe un succédané des États-Unis aux yeux de l’Inde et vice versa. Ce serait tout à fait inexact.
Le rappel de la longue gestation de cet accord suffit à montrer qu’il est fondé sur une politique de long terme. Les négociations ont été lancées en 2007, puis suspendues pendant neuf ans – des désaccords sur le degré de libéralisation et le traitement de secteurs sensibles freinaient aussi bien les Indiens que les Européens. Elles ont repris vigueur en 2022, au moment où le monde, et en particulier l’UE, a pris soudainement conscience de sa dépendance à la Chine.
Car l’Inde est le pays le plus peuplé du monde avec 1 471 179 309 d’habitants au 26 janvier 2026, et la quatrième puissance économique mondiale depuis ce début d’année. Ensemble, l’Inde et l’UE représentent 25 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et un tiers du commerce international.
Tandis que l’UE est le deuxième marché commercial pour l’Inde, en absorbant 8 % des ventes indiennes à l’étranger en 2025, juste derrière les États-Unis qui en captent près de 13 %, à l’inverse, l’Inde reste un partenaire commercial modeste pour l’UE. Seulement 2 % des exportations européennes lui sont destinées, ce qui place le pays au 10ᵉ rang des clients de l’UE.
Alors, que cherchent l’UE et l’Inde dans cet accord ? Et, concrètement, quelles relations commerciales cet accord vise-t-il à faire évoluer entre les deux blocs ?
Accord de long terme, timing politique
Cet accord commercial s’inscrit dans une vision stratégique de long terme, dont l’accélération a été catalysée par les dynamiques de reconfiguration du commerce mondial depuis la pandémie de Covid-19. Au cœur de cette dynamique, une volonté commune de réduire les dépendances vis-à-vis de la Chine. En 2025, près de 18 % du marché indien et plus de 23 % du marché européen de biens importés proviennent de Chine.
Ainsi, cet accord n’est pas une recherche opportuniste de nouveaux débouchés face à la fermeture relative du marché des États-Unis, mais bien un choix structurant dont la concrétisation à ce moment précis répond, elle, à une logique éminemment politique.
Sous l’administration Trump, tant l’Inde que l’UE subissent les contrecoups d’une politique commerciale agressive, une remise en cause unilatérale des équilibres commerciaux établis. En signant, dans ce contexte, l’accord de libre-échange, l’Inde comme l’UE entendent tracer une voie autonome.
Un marché intérieur indien difficile d’accès
Au moment de la reprise des discussions, en 2022, le taux de croissance de l’économie de l’Inde frisait les 7 %, et sa population venait de dépasser celle de la Chine. En 2024-2025, malgré un niveau de revenus encore modeste, la consommation finale était dynamique, avec une croissance aux alentours de 4 %.
L’Inde a longtemps fait preuve d’une certaine circonspection vis-à-vis du commerce mondial. Elle a pratiqué, bien avant Trump, une politique de droits de douane élevés : 18 % de taxes en moyenne applicable aux marchandises originaires de pays membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2021, rendant son marché intérieur relativement difficile d’accès.
Son retrait du commerce mondial a été marqué entre 2014 et 2020. Comme l’illustre le graphique ci-dessous, l’ouverture de son économie, mesurée par le poids des échanges commerciaux (exportations plus importations) dans son PIB, a diminué durant cette période. Cette tendance reflète une réduction de son activité économique à l’international par rapport à son dynamisme interne. https://datawrapper.dwcdn.net/HNY5l/3/
Attirer des investissements en Inde
À partir de 2014, le gouvernement indien a mis en place des programmes, comme le Make in India, visant à attirer les investissements directs étrangers (IDE).
Dans cet objectif, le gouvernement a mis en place des politiques de levée des restrictions sur les IDE, de facilitation administrative et d’investissement dans les infrastructures, dont la défaillance a longtemps été pointée du doigt comme un frein à l’investissement.
Car l’Inde a un besoin aigu de développer son secteur manufacturier pour ne pas voir son dividende démographique lui échapper, et être en mesure de créer des emplois à un rythme aussi soutenu que la croissance de sa population active.
L’UE, deuxième fournisseur de l’Inde
Dans cet article, nous nous appuyons sur les données du Global Trade Tracker qui compile en temps réel les informations douanières publiées par les administrations compétentes de chaque pays.
L’UE représente un partenaire commercial essentiel pour l’Inde. C’est son deuxième fournisseur, juste derrière la Chine et devant les États-Unis. Entre 2011 et 2025, les importations indiennes en provenance de l’UE sont restées stables, oscillant entre 10 % et 12 %, dépassant systématiquement celle des États-Unis, 8 à 9 % sur les cinq dernières années.
Parmi les produits les plus exportés par l’UE et les États-Unis vers l’Inde, on trouve des produits métalliques à recycler – fer, acier, aluminium –, des avions et des pièces détachées, ou encore des gammes de médicaments. L’UE se distingue des États-Unis par ses exportations de machines-outils, d’appareils de mesure, de véhicules de tourisme et de produits chimiques.
Un autre point clé est la plus grande diversité des exportations européennes comparées aux exportations américaines. Les 25 produits européens les plus exportés vers l’Inde représentent un tiers de ses exportations totales, contre 58 % côté états-unien. Avec cette concentration moindre, l’accord avec l’UE diffusera une baisse des coûts et des prix dans l’économie indienne.
Lente érosion des parts de marché de l’UE depuis 2010
Depuis la fin de la décennie 2010, l’UE a vu s’éroder ses parts de marché dans le monde, en particulier dans les pays en développement. Celles-ci sont passées de 18 % en 2018 à près 15 % en 2025, soit une perte de 20 % de parts du marché mondial. Cette perte concerne la majorité de ses produits, au profit principalement de la Chine.
Même les 100 produits les plus exportés par l’UE vers le reste du monde – avions, véhicules de tourisme haut de gamme, boîtes de vitesse, turboréacteurs, certains médicaments et vaccins, ou encore articles de parfumerie – ont subi une baisse de leurs parts de marché, pour des raisons pas encore bien identifiées par les économistes. Cela a profité à des pays disposant de technologies comparables, telles que les États-Unis ou d’autres membres de l’OCDE. https://www.youtube.com/embed/joNpVNodjhU?wmode=transparent&start=0
De surcroît, la pandémie du Covid-19 a accéléré cette dégradation de la position européenne. Ce recul n’est pas sans lien avec la réactivation des négociations qui a conduit à cet accord.
Contrer les gifles et les coups de canif de Donald Trump
Quand l’administration Trump a annoncé sa première salve de taxes en avril 2025, l’Inde, qui pensait qu’elle serait épargnée par rapport à ses voisins sud-asiatiques, a pris une gifle avec l’imposition de droits de douane de 25 %, agrémentée d’un autre 25 % si elle persistait à se fournir en pétrole auprès de la Russie.
Cette ingérence a profondément heurté l’Inde, tant son gouvernement que son opinion publique, alors que le pays tentait de s’affirmer comme un acteur diplomatique majeur, libre de toute allégeance et maître de ses choix en politique étrangère.
Pour l’UE, la tentative d’acquisition du Groenland par les États-Unis n’est que le dernier épisode d’une longue série de coups de canif dans la relation transatlantique.
Cet accord entend montrer une voie singulière entre l’Union européenne et l’Inde, loin des turbulences répétées engendrées par l’administration Trump, et démontrer que le monde ne se limite pas à l’influence, et aux caprices, de la politique des États-Unis.
Les auteurs: Catherine Bros, Professeur des universités en économie, Université de Tours – LEO, Université de Tours et Daniel Mirza, Professeur d’Université, Université de Tours
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.