Reconstruction de la Syrie: la France face aux milliards du Golfe

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By Jean-René Belliard

La vieille ville d’Alep en 2017, après les destructions de la guerre. Photo : Voice of America / Wikimedia Commons — domaine public.

La reconstruction de la Syrie représente un marché de plusieurs centaines de milliards de dollars. Paris arrive avec TotalEnergies, CMA CGM et ses grands groupes d’infrastructures, mais les capitaux se trouvent surtout dans le Golfe, tandis que la Turquie bénéficie de la géographie et d’une influence politique considérable. L’Italie, plus proche d’Ankara et moins démonstrative que la France, pourrait devenir le concurrent européen que Paris n’a pas vu venir.

La visite d’Emmanuel Macron à Damas n’était pas seulement diplomatique. Derrière les discours sur la stabilité et le retour de la Syrie dans le jeu régional, Paris est venu prendre position sur l’un des plus grands chantiers économiques des prochaines décennies. Le montant exact reste discuté. La Banque mondiale évalue à 216 milliards de dollars le coût de reconstruction des actifs physiques détruits entre 2011 et 2024, avec une estimation haute de 345 milliards. Les évaluations qui ajoutent la relance de l’économie, la remise en service des réseaux, le logement, la santé et les pertes accumulées approchent ou dépassent 400 milliards de dollars. Dans tous les cas, la Syrie ne pourra pas financer seule sa reconstruction.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir quelles entreprises reconstruiront le pays. Elle est de savoir qui avancera l’argent, qui choisira les priorités et qui transformera les financements en influence politique.

Paris arrive avec ses champions

Emmanuel Macron a emmené à Damas des dirigeants d’entreprises françaises, notamment CMA CGM et TotalEnergies. Le message était clair: le retour politique doit ouvrir des portes économiques. CMA CGM se positionne sur le fret, les ports secs et les grands corridors logistiques. TotalEnergies regarde l’exploration offshore et les infrastructures permettant de relier l’Irak à la Méditerranée. Vinci, Bouygues et Eiffage peuvent viser les routes, les bâtiments et les grands ouvrages ; Veolia et Suez, l’eau et les déchets ; Alstom, les transports ; Schneider Electric et EDF, les réseaux énergétiques.

Le savoir-faire français existe. Mais une entreprise ne gagne pas un chantier de plusieurs milliards parce qu’elle possède la meilleure technologie. Elle le gagne parce qu’un bailleur garantit le financement, parce que le pouvoir local lui ouvre la porte et parce que les risques politiques et sécuritaires sont assurables.

Ceux qui paieront choisiront

La Syrie est ruinée. Ses recettes publiques sont faibles, son système bancaire reste fragile et une grande partie de ses infrastructures énergétiques est hors service. La reconstruction dépendra donc de capitaux extérieurs, de garanties publiques, de prêts multilatéraux et de partenariats avec des investisseurs étrangers.

L’Arabie saoudite et le Qatar ont déjà montré leur capacité à débloquer le système. En réglant les arriérés syriens auprès de la Banque mondiale, ils ont permis à Damas de redevenir éligible à de nouveaux financements. Le montant était limité au regard des besoins, mais le geste révélait l’essentiel : Riyad et Doha peuvent rouvrir les portes que la Syrie ne peut pas ouvrir seule.

Les Émirats arabes unis disposent eux aussi de moyens considérables et d’entreprises spécialisées dans les ports, les zones franches, l’immobilier, les télécommunications et la logistique. Leur méthode consiste à investir dans les infrastructures qui donnent accès aux flux commerciaux et aux points de passage stratégiques. En Syrie, les ports, les aéroports et les zones industrielles seront autant d’instruments d’influence. L’argent du Golfe ne sera pas neutre. Ceux qui financeront les centrales, les ports, les routes et les logements demanderont des contrats, des garanties et une place dans la nouvelle architecture politique du pays.

La Banque mondiale et l’Europe

La Banque mondiale devrait intervenir d’abord dans l’électricité, l’eau, les services publics et la remise en état des administrations. Ses prêts seront assortis de contrôles, d’appels d’offres et d’exigences de transparence. Ces règles peuvent limiter les détournements, mais elles donnent aussi aux bailleurs un droit de regard sur les priorités syriennes.

L’Union européenne sera un autre financeur central. Elle peut soutenir les écoles, les hôpitaux, les réseaux municipaux, le retour des réfugiés et la reconstruction des capacités de l’État. La France aura intérêt à mobiliser ces enveloppes européennes pour faire travailler ses entreprises. Paris peut obtenir des contrats grâce à l’Europe ; il ne dispose pas, seul, des moyens nécessaires pour financer une politique française de reconstruction.

La Turquie: concurrente et puissance de tutelle

Le principal concurrent au retour français reste la Turquie. Ankara ne considère pas la Syrie comme un marché extérieur. Elle la regarde comme un espace stratégique où se jouent sa sécurité, son influence régionale et une partie de son avenir économique. La Turquie dispose d’une frontière directe, de réseaux commerciaux déjà installés, d’une présence militaire et de relations privilégiées avec le nouveau pouvoir. Ses entreprises peuvent acheminer rapidement du ciment, de l’acier, des engins et de la main-d’œuvre. Elles sont souvent moins coûteuses et peuvent associer construction, fourniture de matériaux et financement bancaire.

La rivalité sera aussi politique. Les relations franco-turques restent marquées par les différends en Méditerranée orientale, le soutien français à la Grèce et à Chypre, la proximité de Paris avec l’Arménie, les divergences sur la question kurde et les affrontements indirects en Libye. Ankara possède donc les moyens de compliquer l’accès des groupes français aux secteurs qu’elle considère comme stratégiques.

Cette obstruction ne prendra pas nécessairement la forme d’un veto public. Elle pourra passer par les appels d’offres, le choix des partenaires locaux, les normes techniques, l’accès aux réseaux logistiques ou la priorité accordée aux consortiums turcs. En Syrie, les obstacles administratifs seront aussi des instruments de puissance.

La toute puissance américaine

Un autre concurrent au retour français en Syrie n’est pas seulement la Turquie, les monarchies du Golfe ou le passé mandataire de la France. Il est aussi américain. En soutenant la réouverture du corridor pétrolier entre l’Irak et le port syrien de Baniyas, Washington montre qu’il entend participer directement à la définition de la future architecture économique syrienne.  Les Etats-Unis conserveront également un pouvoir décisif sur le rythme des investissements à travers les sanctions résiduelles, les institutions financières internationales et leur influence diplomatique. 

La France peut espérer obtenir des marchés ; les États-Unis cherchent, eux, à structurer l’architecture économique de la Syrie de demain.

L’Italie, le concurrent discret

La France aurait tort de regarder uniquement vers Ankara et les monarchies du Golfe. L’Italie dispose d’atouts solides: Eni dans l’énergie, Webuild dans les grandes infrastructures, Fincantieri dans le maritime et un tissu dense de PME exportatrices.

Surtout, Rome entretient avec Ankara des relations plus apaisées et plus pragmatiques que Paris. La Turquie et l’Italie ont renforcé leur coopération dans le commerce, l’énergie et la défense. Giorgia Meloni et Recep Tayyip Erdoğan ont également abordé ensemble la reconstruction syrienne et la levée des obstacles financiers qui empêchent les investissements.

L’Italie peut donc choisir une stratégie que la France aura plus de mal à adopter: entrer en Syrie aux côtés de la Turquie plutôt que contre elle. Des consortiums italo-turcs sont envisageables dans les ports, les centrales, les autoroutes ou les réseaux ferroviaires. Là où Paris risque de se heurter à la méfiance d’Ankara, Rome peut proposer des partenariats.

L’Italie bénéficie aussi d’une diplomatie économique moins démonstrative. Elle donne moins de leçons, parle davantage de contrats et s’expose moins politiquement. Dans une Syrie qui cherche des capitaux sans vouloir subir de nouvelles tutelles publiques, cette discrétion peut devenir un avantage.

La Chine attend son heure

La Chine reste pour l’instant prudente. Elle possède pourtant les capitaux, les groupes de travaux publics et l’expérience nécessaires pour intervenir à grande échelle. Pékin pourrait viser les ports, les télécommunications, les centrales électriques et les corridors reliant la Méditerranée à l’Irak et à l’Asie.

Mais la Chine investit rarement massivement avant que la sécurité, les garanties juridiques et la stabilité politique soient jugées suffisantes. Elle peut laisser les pays du Golfe et les institutions internationales financer les premières étapes, puis entrer lorsque les actifs les plus rentables auront été identifiés. La France risque alors d’être dépassée d’abord par la Turquie dans les travaux rapides, puis par la Chine dans les infrastructures stratégiques.

Les chances réelles de la France

Les chances françaises ne sont ni négligeables ni dominantes. CMA CGM est bien placée dans la logistique. TotalEnergies peut jouer un rôle dans l’offshore et les réseaux énergétiques. Les groupes français de l’eau, du transport, de l’électricité et de l’ingénierie peuvent obtenir des marchés financés par l’Union européenne, la Banque mondiale ou les monarchies du Golfe.La France peut donc devenir un constructeur important. Elle ne sera probablement pas le banquier, et elle ne sera pas nécessairement le partenaire européen préféré du nouveau pouvoir syrien.

Rebâtir des routes, des centrales et des immeubles ne suffira pas si l’État reste fragmenté, si les minorités ne sont pas protégées et si les biens confisqués ne sont pas restitués. Les investisseurs réclameront de la stabilité, mais la stabilité peut désigner la reconstruction d’un État de droit ou simplement la consolidation d’un pouvoir capable de garantir les contrats.

Les bailleurs du Golfe privilégieront la rapidité et l’ordre. L’Union européenne insistera davantage sur les institutions et les services publics. La Turquie défendra ses intérêts sécuritaires et économiques. L’Italie cherchera des partenariats. Les entreprises voudront des garanties et des bénéfices. La population syrienne attendra de l’électricité, de l’eau, des logements et des emplois.

Une bataille géopolitique

La reconstruction syrienne ne sera pas seulement une compétition entre entreprises. Elle dessinera les nouvelles zones d’influence du Levant. Les grues, les ports, les centrales électriques et les autoroutes seront autant de marqueurs de puissance. Emmanuel Macron a raison de ne pas laisser le terrain aux seuls Turcs, pays du Golfe, Américains, Italiens ou Chinois. Mais la France ne doit pas confondre présence et domination. Elle peut ouvrir des portes, mobiliser l’Europe et proposer une expertise reconnue. Elle aura beaucoup plus de mal à imposer les règles.

Dans cette bataille, la France peut décrocher une part du marché. Mais ceux qui paieront la reconstruction choisiront aussi l’architecture politique du bâtiment.

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